Les candidats à la présidence parlent enfin de Culture

Dans le Télérama paru aujourd'hui, les principaux candidats exposent enfin leur "programme" sur leur politique culturelle.
Voici les interviews des principaux candidats: Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Jean-Marie Le Pen.
Je vous laisse juger par vous-même l'abscence d'innovation et de réel projet novateur en matière de politique culturelle.

Nicolas Sarkozy (UMP)
« Le rôle de l’Etat en matière de culture est triple : d’abord, l’entretien et la mise en valeur du patrimoine – savez-vous qu’avec 4 milliards d’euros, en dix ans, on pourrait rendre sa splendeur à l’ensemble de notre patrimoine monumental, dont 490 monuments majeurs, en France ? C’est un défi qui vaut la peine, aussi parce que ces monuments génèrent un flux de touristes considérable. Deuxième rôle, l’enseignement artistique, et à travers lui la démocratisation culturelle. Et enfin, la création. Je considère légitime de la soutenir. Sans l’Etat, il n’y aurait pas le cinéma français tel qu’on le connaît aujourd’hui. Le poids politique du ministère de la Culture doit être élargi, pour que les arbitrages en matière d’éducation ne soient pas rendus au détriment de la culture. Je veux faire de l’enseignement artistique la clé de la démocratisation de la culture. Mais je suis pour la liberté pédagogique. Et dans un pays où il y a un million d’enseignants, je ne veux plus qu’on dise : l’éducation artistique, ce sera comme cela et pas autrement !La démocratisation culturelle a échoué. 10 à 20 % seulement de la population française est destinataire de l’essentiel de la politique culturelle. Je souhaite que l’on donne à tous les enfants accès aux grandes œuvres de l’esprit. Mais attention, quand un enseignant demande à un enfant d’imaginer une autre fin au Cid, c’est dire à l’enfant qu’il peut se prendre pour Corneille, c’est le contraire d’une école de l’excellence. Peut-être est-ce un point de désaccord entre nous, mais selon moi l’idéologie de Mai 68 était organisée sur un concept : tout se vaut et chacun est l’égal de l’autre. Eh bien, non, pour moi, toutes les œuvres ne se valent pas. On n’a jamais eu autant de chaînes publiques et aussi peu de culture à l’écran. Lorsque j’étais enfant, il y avait Au théâtre ce soir. Y a-t-il du théâtre aujourd’hui sur nos grandes chaînes publiques ? Des concerts ? De vraies émissions littéraires ? On a des talk-shows sympathiques, mais des émissions sur la littérature ?Et si l’on parle d’Arte, j’aime bien Jérôme Clément, mais est-ce que c’est le rôle d’Arte de diffuser, à 20h50, Le Dernier Empereur ? Si vous mettez ce film sur Arte, qu’est-ce que vous mettez sur France 2 ? Pour moi, le service public, y compris France 2, doit viser à une politique éducative de l’excellence. Ne pas hésiter à faire de la contre-programmation, présenter des spectacles, des films qui ne sont pas sur les autres chaînes. Mais je ne suis pas pour l’augmentation de la redevance. Le problème de la politique culturelle dans notre pays, c’est la question des financements. Je suis favorable à des financements hybrides, avec des partenariats, du mécénat. »

Ségolène Royal (Parti Socialiste)
« La culture est un droit fondamental de la personne humaine, autant qu’un facteur puissant de cohésion nationale. Démocratiser la culture reste ainsi la priorité, quelle qu’en soit la difficulté. C’est en élargissant l’accès à la culture que l’on peut lutter contre le repli sur soi, le racisme, les violences et la désespérance des cités, l’échec scolaire. Pour moi, tout se joue à l’école par l’éducation artistique. Je l’ai expérimenté dans ma Région – où nous avons doublé le budget des actions culturelles – en créant un poste d’animateur culturel dans chaque lycée, en y aménageant des salles de spectacle, en y invitant des musiciens, des troupes de théâtre. En commençant par les lycées professionnels, avec des artistes en résidence. C’est à l’école que l’on forme les futurs amateurs du spectacle vivant : franchir le seuil d’une salle de concert, d’une église romane, n’est pas évident…L’accès à la culture, c’est aussi un problème de prix. Les festivals de ma Région sont gratuits pour permettre au public populaire d’en profiter. De la même façon, les musées doivent être accessibles aux personnes les plus défavorisées. Regardez le succès du MAC/VAL, ce musée d’art contemporain en banlieue parisienne. Les gens sont venus parce que c’est près de chez eux et parce que c’est gratuit pour les plus jeunes et les plus démunis. C’est à l’Etat d’assumer ces grandes fonctions d’éducation à la culture, de développement du spectacle vivant, de protection du patrimoine. Il définit le cadre, les règles, assure le financement. Les Régions, quant à elles, doivent aider à l’émergence des talents et permettre que le public ne soit pas obligé de monter à Paris pour écouter un bon concert ou assister à un bon spectacle de théâtre. La question des intermittents du spectacle n’est pas réglée. Les socialistes se sont engagés à remettre à plat la législation. Le paradoxe, c’est qu’il y a à la fois trop d’intermittents et un déficit de l’accès à la culture. Peut-être pourrait-on définir des missions complémentaires des intermittents dans les établissements scolaires, les entreprises... La culture, on ne le sait pas assez, est un enjeu de développement économique. Elle crée des emplois, de la valeur ajoutée, du lien social. On l’a vu pendant les grèves des festivals : c’est toute l’économie d’une ville – les commerçants, les restaurants, les hôtels – qui était en difficulté. »

François Bayrou (UDF)
« Premièrement, le ministère de la Culture doit promouvoir une culture de peuple, je dis bien une culture de peuple et pas une culture de masse. Deuxièmement, il doit soutenir et rendre viable la création contemporaine. Quel est notre problème aujourd’hui ? C’est que la culture parle trop souvent exclusivement aux « cultureux ». D’une certaine manière, nous avons manqué le grand idéal tel qu’il avait été défini dans la seconde moitié du XXe siècle, lorsque la culture est devenue un objectif politique majeur pour la nation. Je crains que tout cela ne soit devenu une affaire d’initiés. Il nous faut repasser le contrat entre le monde culturel et la nation. Concrètement, ça mérite qu’on se repose les questions fondamentales, qu’on réfléchisse ensemble à l’articulation privé-public. Le mécénat d’Etat est très utile, mais il tend à devenir affaire de professionnels, et donc de réseaux. Ce sont toujours les mêmes qui décident, ce sont les mêmes liens, les mêmes solidarités. Au fond, c’est précisément l’un des aspects de la crise démocratique que je dénonce. Je serais très heureux, président de la République, d’inviter à s’asseoir autour de ma table le monde de la culture pour qu’on remette à plat le contrat, les obligations réciproques, le but qu’on cherche à atteindre. Cette séparation entre le monde culturel et la nation témoigne d’une crise de la société française. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas tant d’éducation pédagogique que d’éducation populaire.Il y a, dans la vie, des choses qui ne sont pas marchandes. Il y a, dans les grands piliers qui forment la vie d’un peuple, du non-marchand. C’est pourquoi, par exemple, j’ai tellement soutenu le logiciel libre. Grosso modo, je pense que sur Internet, la logique marchande, nécessaire si l’on veut que les droits d’auteur soient respectés, et la logique d’une certaine gratuité, vont durablement coexister. Vous aurez des plates-formes de téléchargement payant moins chères qu’aujourd’hui – car aujourd’hui, il apparaît comme cher. Et vous aurez une logique plus coopérative, avec des gens qui consentiront à donner une contribution générique pour être dans l’univers des échanges. Si les petits cochons ne le mangent pas, Internet préfigure un nouveau modèle de développement pour l’humanité. »

Jean-Marie Le Pen (Front National)
« Je ne suis pas sûr que l’Etat doive décréter ce qu’est l’art, le talent et le bon goût ! Sa mission est la préservation du patrimoine, et pas sa création. L’enseignement artistique à l’école est trop faible. Je regrette qu’il n’y ait pas une plus grande pratique des instruments et du chant, notamment en chorale. Nous sommes dans un monde de totale assistance. Sur la question des intermittents, on pourrait corriger certains abus. Aujourd’hui, les artistes écrivent des pièces, se les jouent eux-mêmes, et sont tristes quand ils sont les seuls à se regarder ! Pour Internet, il faut se garder de légiférer trop vite. Il faut laisser se stabiliser les modes de communication pour voir comment on peut efficacement défendre des intérêts légitimes. Je suis assez adversaire de la gratuité. Quand on a payé, on se sent plus engagé à profiter d’un spectacle. En ce qui concerne la télévision publique, il faut une chaîne d’Etat. Pour le reste, je suis partisan de la liberté. »

Télérama n° 2980 - 24 Février 2007